Colloque « Couper la piraterie à la racine »

Ce n’est pas évident...de supprimer la piraterie maritime, I. Khalil Diallo

En marge au sommet africain sur la sécurité maritime et le développement en octobre, Lomé a abrité du 09 au 12 août, une rencontre de l’Organisation maritime de l’Afrique de l’ouest et du centre (OMAOC) qui entend mettre fin à la piraterie maritime en s’attaquant à ses causes. L’un des experts de ce colloque est Ibrahima Khalil Diallo, professeur de la faculté de droit à l’université de Dakar et membre titulaire du Comité maritime international. Avec lui, nous revenons sur le concept même de la piraterie maritime. L’homme reste un peu sceptique à la suppression de ce fléau.

Pa-lunion.com : Comment se présente le phénomène de la piraterie ?
Ibrahima Khalil Diallo : La piraterie est l’œuvre de bandits qui empruntent les mers pour s’attaquer aux navires. Il y a deux modes opératoires. Certains dans le golfe d’Aden dans l’Océan indien capturent, au bord des côtes ou en haute mer, les bateaux, font des otages et demandent des rançons. Ce qui constitue un fonds de commerce juteux pour eux. Chez nous, dans le golfe de Guinée, cela a démarré il y a quelques années et ça se développe. La particularité chez nous, c’est que cette piraterie intervient souvent dans les ports. Des navires sont détournés. Plutôt que de réclamer des rançons, ceux qui opèrent chez nous volent du carburant qu’ils vont vendre au marché noir. Dans les deux cas de mesure, c’est une activité rémunératrice. Ils le font à titre professionnel : ils sont équipés et bien informés. C’est effectivement un fléau qui nous menace.
Quand l’OMAOC dit « Couper la piraterie à la racine », nous trouvons que c’est un thème novateur. Jusqu’à présent, on a parlé de lutte contre la piraterie. Effectivement, il faut voir comment on s’y prend. Maintenant, il faut s’attaquer aux causes, remparts aux effets. Si on s’attaque aux effets et laisse les causes, ça va germer de nouveau. Mais si on s’attaque aux causes directement, on a un espoir, avec la volonté politique des États de voir disparaître la piraterie.

Quels sont, au fait, les causes de la piraterie maritime ?
Les causes sont multiples. L’une des principales est la pauvreté : c’est le cas en Somalie. Ceux qui le font chez nous dans le delta du Niger évoquent généralement que les revenus du pétrole au Nigeria sont mal redistribués. Une autre cause du développement de ce fléau en Afrique de l’est est l’absence d’État. Quand l’État a disparu, quand les citoyens ne sont pas protégés, c’est comme la jungle, chacun en fait à sa tête et il y a problème. Il y a une promiscuité qui est tel que c’est un terrain fertile pour les rebelles. Aussi, les bateaux des pays étrangers viennent piller nos ressources halieutiques à telle enseigne que les peuples vivant traditionnellement du poisson ne peuvent plus en capturer et effectivement, les pêcheurs sont au chômage et la plupart du temps ce sont eux qui sont recrutés pour servir de pirates.

Quelles stratégies doivent-être mises en place aujourd’hui pour une lutte efficace contre le mal ?
Il faudrait mener la bataille à terre, pas en mer. Il faut s’attaquer donc au mal à la racine. Il faut éviter le développement de groupes rebelles, la prolifération des armes, etc. En gros, faire en sorte de résoudre les causes du fléau. Dans certains pays, on a opté pour l’action militaire. Celle-ci ne peut être que ponctuelle parce qu’elle est coûteuse et ne peut pas s’inscrire dans la durée. Les Européens ont développé dans le golfe d’Aden, l’opération Atalante. Depuis 2008, ils sont sur le terrain mais n’arrivent pas à supprimer la piraterie. Le projet prend fin en décembre 2016 et il y a de fortes craintes que les pirates qui avaient reculé reviennent quand les militaires seront partis. Ce qu’il faut fondamentalement, c’est que nos pays fassent preuve de volonté politique.

Que faire sur le plan juridique ?
Nos textes ne sont pas souvent appropriés pour juger les actes de piraterie de façon convenable. Je suis heureux que le Togo vient d’adopter une loi nationale qui prend en charge ces questions-là. C’est l’un des tous premiers pays de la zone à le faire, je crois. Les juges auront maintenant des fondements juridiques.
C’est vrai qu’on peut utiliser le droit commun mais il serait approprié que nos législations soient adaptées à cette forme de criminalité, de banditisme sur la mer.

Une cause est la pauvreté et l’on sait combien il est difficile de lutter contre elle. La lutte sera elle efficiente ? Parviendrait-on à supprimer la piraterie maritime ?
Ce n’est pas évident. Il faut de la volonté politique. Par exemple, dans Bakassi dans le delta du Niger, il faudrait que le Nigeria arrive à redistribuer convenablement les revenus du pétrole. Et j’insiste sur le fait que les forums, c’est bien mais les actions sont meilleures. Il faudrait qu’on arrive à démocratiser les ressources pour avoir une gouvernance économique transparente. Depuis longtemps on parle de lutte contre la pauvreté. Plus on met de l’argent dans cette lutte, plus on s’appauvrit et ce n’est pas ça qu’il faut.

A propos de l'auteur

Ghislain A.-K.

Jeune journaliste, il est un rédacteur du site d’informations pa-lunion.com

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